Friday, May 19, 2006

Passage à l'acte ...

Le soleil se lève comme tous les matins, le réveil n'a pas encore sonné, il est encore très tôt, mais je ne dors pas, j'ai passé la nuit dans ce lit sans parvenir à trouver le sommeil. Je contemple encore et encore ce plafond, que je connais dans les moindres détails, chaque craquement de peinture m'est familier. Je reste prostrée, seule dans cette chambre où le jour pénètre un peu plus de minute en minute. Je n'ai plus envie de bouger.

La sonnerie du téléphone retentit, je n'ai pas la force de me lever, le répondeur se déclenche : « Toutes mes condoléances, c'est affreux ? », Une voix inconnue, des larmes, et je ne ressens rien.. plus rien. Je ne suis plus qu'un corps sans âme.

Je n'ai versé aucun pleur, lorsque cet inspecteur est venu me voir hier après-midi et m'apprendre la terrible nouvelle. J'ai identifié le corps comme s'il s'agissait de choisir une couleur de papier peint, avec un détachement sans précédent. L'inspecteur en a été surpris, et j'entends encore le légiste lui dire, elle est encore sous le choc, elle ne réalise pas.

J'ai traversé ce long couloir de la morgue, j'ai rejoint le bureau de ce policier. Il m'a interrogée, j'ai répondu tel un automate et je suis partie.

Maximilien, un ami, a couru après moi pour me retenir, il pleurait, je ne l'avais jamais vu dans cet état, mais toujours cette froideur, je ne voulais pas le voir, pas l'entendre, je voulais rester seule. J'ai couru et j'ai pris le premier taxi qui passait... Le chauffeur m'a demandé où j'allais, j'ai répondu n'importe où mais loin d'ici... Il m'a déposée à quelques kilomètres de mon appartement.

J'ai marché une bonne partie de la nuit, je ne me rendais plus compte de ce qui m'entourait, j'allais tout droit, mes pas me dirigeaient, je ne contrôlais plus mon corps, je ne ressentais plus la fatigue, j'étais dans un état second. J'ai fini par retrouver mon immeuble, j'ai monté un à un ces escaliers, je les ai comptées : 398 marches exactement. J'ai longé ce couloir, appartement 418, j'ai ouvert la porte... Je suis entrée, je l'ai refermée derrière moi.

Le répondeur clignotait, un chiffre rouge qui se reflète au plafond 27 messages... tous les mêmes ou presque, des larmes, des cris, toutes ces voix qui s'unissent pour porter ma peine, mais de quelle peine parlent-t-ils ? Je ne ressens rien...

Je me suis dirigée vers la salle de bain, un mot laissé sur le miroir « je t'aime à ce soir mon amour », je l'ai arraché du miroir je ne voulais pas le voir, j'ai froissé ce post-it et l'ai jeté à la poubelle. J'ai ouvert le robinet, je me suis passée de l'eau froide sur le visage, et je me demandais qui était cette personne qui se reflétait dans la glace, je ne me reconnaissais plus.

J'ai rejoint la chambre et me suis allongée, jusqu'à maintenant, je n'ai pas bougé. Qu'est-ce que je fais là ? Pourquoi je suis là ? Qui suis-je ? Qui est mort ? Je ne sais plus rien, le trou noir, j'ai perdu la mémoire.

Encore ce téléphone qui sonne, et un énième message. Je me décide à me lever et à débrancher ce téléphone, je veux du silence, je veux me souvenir, je veux savoir. Je fouille dans tout l'appartement, je cherche des indices. Une photo retient mon intention, un flash, tout me revient. Je commence à trembler, une violente douleur au thorax, le cœur qui bat fort, la gorge qui se noue, je retiens ces sanglots qui sont sur le bord d'éclater. Une respiration saccadée. Je tiens cette photo, dans mes mains, les souvenirs un à un remontent à la surface, je ne me sens pas bien, entre la douleur et une violence incontrôlable.

La sonnette retentit, je ne veux pas répondre. La personne insiste frappe de toutes ses forces sur la porte, il crie « ouvre-moi, il faut que l'on parle, je sais que tu es là. Devant cette insistance et la plainte des voisins, je me décide à lui ouvrir. C'est mon frère. Je lui dis de rentrer. Je referme la porte. Il me prend dans ses bras, je me détache, je suis dans un état second, tel un toxico en manque. Les yeux injectés de sang, les mains, tout le corps qui tremblent. Il prend la parole :

«
- Je m'inquiétais, pas de nouvelles depuis hier après-midi, j'avais peur que tu aies fait une connerie.
- Non tu vois je suis toujours là et j'ai envie de rester seule
- Sûrement pas, pas dans l'état dans lequel tu es. Tu sais qui a pu vouloir l'assassiner ?
- Tu es de la police toi maintenant ?
- Non, il faut que tu te reposes, regardes, tu trembles ?
- Je ne suis pas fatiguée, je veux juste qu'on me fiche la paix et je veux retrouver cette ordure.
- Je t'aiderai, je te promets, je t'en fais le serment, mais il faut que tu gardes ton calme et pour ça il faut que tu dormes un peu.
- Tu crois que j'ai le cœur à dormir ??? Tu sais ce qu'il vient de passer : je viens de perdre l'être que j'aime le plus au monde
»

Soudain tous ces sanglots que je retenais éclatent, je tombe dans les bras de mon frère. Le fait d'avoir prononcé ces mots, m'a fait ressortir toute cette douleur. Je crie, je pleure, je le frappe. Il me retient, il souffre avec moi.

Il me fait allonger sur le lit, il s'éclipse dans la cuisine me chercher un verre d'eau et me fait prendre un calment. Je ne veux rien avaler, je me débats de toutes mes forces, mais je suis si fatiguée... Le cachet fait vite effet, l'esprit peu à peu lâche prise et je m'endors.

Quelques heures plus tard, je me réveille, l'esprit encore dans le vague, près de moi assis sur un fauteuil mon frère qui veille sur moi. Je me lève et je lui dis :

«
- j'ai bien réfléchi, si ta promesse tient toujours, on va faire une descente, chez cette ordure
- Tu sais où il se planque
- Oui j'étais au courant de l'affaire, avant de partir, elle m'a remis un double de son dossier, au cas où il lui arriverait quelque chose
- Mais c'est du ressort de la Police !
- Tu as dit que tu m'aiderais, si tu ne t'en sens pas capable, je ne te demande rien, mais n'essaye pas de m'en empêcher
- Je ne peux pas, je ne peux vraiment pas, tu agis sur le coup de la colère et ta peine tout à fait légitime mais tu vas droit dans le mur
- Je ne laisserai pas ce crime impuni, je me suis battue pour vivre notre amour, il m'a repris mes ailes, sans elle je ne suis rien, tu m'entends ????


(Ma voix tremble, l'émotion me submerge, des convulsions plus ou moins contrôlées, le manque est déjà si lourd, ma raison d'être perdue à jamais, je perds la raison, je n'ai plus qu'une obsession, lui faire payer à lui, cet assassin, ce briseur d'amour, ce voleur de vie, cet escroc qui a éliminé sa victime tout ça pour éviter la prison, masquer toutes les preuves de sa culpabilité. J'aimais une avocate, la plus brillante de sa génération, moi qui pour seul accomplissement dans ma vie avais été de me sortir de la drogue, et d'avoir repris mes études pour elle... C'était ma vie, mon souffle, mon cœur et je n'ai plus rien...

- Tu es ma seule famille, je ne veux pas te perdre ?
- Ma décision est prise.
»

Je stoppe la conversation et je quitte l'appartement, il me faut à tout pris une arme. Je rejoins un hangar, mon ancien repère, je revois à cet instant son visage, et sa tristesse, face à mon attitude, elle qui m'avait sorti des griffes de ce salaud. Elle avait risqué maintes fois sa carrière pour me sauver, plusieurs fois elle m'avait retrouvée ici au bord de l'overdose, j'avais plongé dans l'enfer de l'héroïne, elle s'est battue avec moi, a remboursé mes dettes, m'a soignée comme une parfaite infirmière, m'a aimée, m'a donné tout son amour pour que je reprenne goût à la vie après le terrible accident de mes parents. Je l'ai aimé de toute mon âme comme jamais plus je n'aimerai personne d'autre.

J'ouvre la porte, toujours le même squatte, les amis qui sont là, ces amis que je ne voyais plus de peur de replonger, ils sont là, tous shootés, de vrais zombies, je ne les comprends plus vraiment et pourtant, il y a quelques mois encore, nous partagions tout... Ils ne se rendent même pas compte de ma présence. Rien n'a changé ici, cela sent la mort dans tous les coins, des seringues partout, des bouteilles éventrées, des bières en pagaille. Je me dirige, vers un coin de la pièce séparée par un rideau, là où se trouve une sorte de débarras. Je fouille dans les cartons et c'est la caverne d'Ali baba, des armes. Je prends le premier revolver qui vient, je prends une réserve de cartouches et je range l'arme discrètement sous ma chemine, et les cartouches dans la poche intérieure de mon blouson.

Je sors de la cachette, personne ne m'a vue, je traverse tranquillement le squat, pas un mouvement dans l'assemblée. Je ne m'attarde pas. Je sors et referme la porte derrière moi. Le soleil m'éblouit, il fait une chaleur de plomb. Je marche dans les ruelles, sans me faire remarquer, je me dirige vers la planque de cet escroc. Je vois son repère, il ne bougera pas avant le soir, il se terre comme un rat. Il sait qu'il risque gros si on découvre où il se cache.

Je sais tout de lui, c'est un trafiquant de drogue puissant dans le monde entier, très ami avec un fonctionnaire haut placé, qui blanchit son argent. Il se fait passer pour un financier respectable, un investisseur, toujours à l'affût des taux en bourse. Et il écoule sa marchandise en toute impunité, en liquidant tous ceux qui s'opposeraient à lui de quelques manières. Il n'a eu aucun scrupule à abattre mon amie, cette avocate gênante qui avait démantelé tout son réseau et avait la preuve qu'il était l'investigateur de tout ce trafic. Il dort tranquille persuadé d'être à l'abri de toute accusation.

Je veux lui faire payer son crime, venger la mort de mon aimée, plus personne ne pourra me faire retrouver la raison, je sens mon cœur se broyer à chaque instant où je pense à cet homme sans remord qui vit alors qu'il devrait baigner dans son propre sang, ce sang qui laverait toutes ces fautes, ce sang qui vengerait toutes ces victimes qui sont tombées à cause de sa saloperie, ce sang qui ferait payer la perte d'Amandine, ma tendre moitié. Oui il va mourir, je suis résignée, personne ne pourra m'arrêter, pas même des milliers de policiers.

J'entre dans cet immeuble, l'arme au poing, les balles soigneusement rangées dans le chargeur. Mes années de toxicomanie m'ont appris à crocheter les serrures, sans faire de bruit. Je pénètre dans son appartement, comme je l'avais imaginé, il dort paisiblement. Il ne m'a pas entendue. Je pointe le canon vers lui et je lui dis :

«
- Réveille-toi !
- (réveillé en sursaut, voyant le canon pointé sur lui, il panique) que me voulez-vous ?
- tu me demandes ce que je veux après ce que tu as fait hier ?
- Vous devez faire erreur, on ne se connaît pas, rangez votre arme nous allons parler calmement, c'est de l'argent que vous voulez ?
- Amandine Lepage ça ne te rappelle rien ?
- Non
- (Sa réponse me met dans un état de colère et de tremblement, je lui tire un coup dans le genou, là où ça fait mal) toujours rien ??
- Arrêtez, (il me supplie, tout en maintenant la main sur sa blessure) je ferai tout ce que vous voudrez, mais je vous en supplie ?
- Vous l'avez abattu froidement, sans vous poser question, elle vous a supplié pourtant, vous l'avez tuée, vous m'avez pris la femme que j'aime le seul lien qui me retenait ici... et vous voudriez que je vous épargne ???
- S'il vous plait, oui j'ai abattu votre amie, je le regrette (je le vois pleurer, mort de peur, et sans aucun remord pourtant, je veux qu'il souffre, je veux le voir supplier...)
- Je veux que tu écrives une lettre où tu avoues le meurtre de Maître Lepage et aussi où tu reconnais être le chef de ce réseau de drogue, j'ai lu le dossier, je veux que tu fasses des aveux écrits...
- Tout ce que vous voudrez... (je lui tends une feuille et un stylo, en prenant soin de ne jamais être de dos et de toujours pointer le canon sur lui. Il écrit... sa main tremble, je relis... il a tout avoué...) Maintenant appelez une ambulance je vous en prie !!!
- Une ambulance ??? Et pourquoi donc ??? Vous avez laissé le choix à Maître Lepage de rester en vie ?
- J'ai fait des aveux, je vous en supplie... laissez-moi la vie sauve...
- C'est hors de question !!! D'ailleurs assez bavardé, tu peux dire adieu à ce monde !!
- Non !!!
»

Je n'écoute pas plus ces plaintes et je tire à plusieurs reprises sur cet homme, je ne suis plus moi-même, le sang a coulé, je viens de tuer un homme. Je suis passée de l'autre côté, celui qu'Amandine ne voulait pas que je franchisse. Je quitte les lieux à toute vitesse, j'ai du sang sur les mains, partout... Je cours aussi vite que je peux aussi loin...

Je me retrouve près de la rivière, ce lieu où j'ai rencontré Amandine pour la première fois. Cette fois, elle ne viendra pas. Je ne sais plus ce que j'ai fait, je tremble, ce cœur qui bat étrangement, il étouffe, je suffoque, je n'ai plus d'air, je viens de franchir la dernière limite, le point de non-retour. J'ai cette lettre, ces aveux... J'ai vengé Amandine, et maintenant je veux la retrouver, pour ne plus jamais la quitter non plus jamais... Avant cela j'écris une autre lettre pour expliquer toute l'histoire... les mots enfin déposés, il est temps de plier bagage...

Je brandis le canon du revolver sur ma tempe, je compte jusqu'à trois, un, deux,... Un bruit sourd raisonne, je tombe à terre c'est la fin, ma dernière image aura été le doux sourire d'amandine...

Le soleil se couche comme tous les jours, une journée sanglante se termine. La police retrouvera mon corps quelques heures plus tard et élucidera l'affaire de la décennie : Le démantèlement du plus grand trafic de drogue jamais à ce jour égalé.

Sur le fil ...(ou l'équilibriste)

"Quand la vie vous fait mal"

Un à un mes pas me guident vers ce paradis blanc où tout semble si calme. Sur le fil, je garde l'équilibre. Ma vie défile, les images en noir et blanc, des ombres, des absences, du rouge, du sang. Je regarde ce film que doucement j'ai réalisé, dont la fin se profile. Une fin sans drame. La colorisation était un projet latent, faute de budget, seul le noir a persisté, l'ombre a régné en maître jusqu'à ce jour. J'ai décidé d'un coup d'un seul à me replonger dans ses douloureux souvenirs, il fallait avancer et moi j'ai reculé, le passé a rejailli, les heures, les jours, les mois, les années occultés, tout y est.

Me voilà à la porte du paradis, un bilan négatif en tête, soudain je croise un ange, pas celui que l'on imagine, avec l'auréole et les ailes déployées, non une personne comme vous et moi. Il m'observe, mais pourquoi me regarde-t-il ? Pourquoi s'intéresse-t-il à moi, je vais mourir ce soir je le sais, je l'ai décidé. Je n'ai pas de temps à lui consacrer, je dois régler mes dernières volontés et préparer mon départ vers cet au-delà. Il reste là. Je veux qu'il parte, qu'il cesse de m'espionner. Il se rapproche de moi, ne dit pas un mot, son regard me transperce. Que me veut-il ? Je n'ai rien à lui donner, je ne veux rien de lui, c'est fini mon film est prêt, il n'a pas de rôle à jouer.

Il prend la parole : « ton chemin n'est pas terminé » et il s'en va. Qu'en sait-il ? Il ne connaît rien de moi et il se permet de me dire que mon projet est inachevé. Qu'il pense bien ce qu'il veut, tout est terminé, les figurants sont partis, les acteurs sont encore loin et mon budget est épuisé. Il ne sait rien, encore un fou. Pourtant ses paroles raisonnent en moi, pourquoi m'a-t-il dit ça ? Le connais-je ? Non ! Mais à quoi bon se poser cette question, il est tard et j'ai encore du travail avant la fin de la journée.

Je sors de chez moi, je goûte une dernière fois à la brise qui me caresse le visage. Un sentiment agréable, le poids du passé que j'ai fini par regarder en face, commence à s'alléger, ce soir je ne ressentirai plus jamais cette peur, cette angoisse, je serai enfin bien. J'entre dans la pharmacie du coin de la rue. La pharmacienne me sourit, un sourire magnifique, et me demande ce qu'il me faut. J'hésite, ai-je envie que ce soit elle qui me délivre le poison tant convoité. Son regard si doux, son air si calme. Elle est si belle, je ne l'avais jamais remarquée auparavant. Je me décide finalement à sortir l'ordonnance. En regardant la feuille que je lui tends, elle ose un : « vous ne vous sentez pas bien ? » « Juste un passage à vide ne vous en faites pas, bientôt je serai bien très bientôt ! » Elle alla au fond du magasin chercher mon cocktail de médicament délivré par un médecin bienveillant. Je restais là au comptoir, d'autres clients rentraient, ils s'impatientaient. Je souriais de les voir, de les imaginer de la haut, libérée de ce poids du quotidien et de la course contre la montre. La jolie pharmacienne revient avec mes médicaments, et se permit un « respectez bien la posologie, des mélanges peuvent être dangereux » Je fis oui de la tête, mais si elle savait mes intentions. Elle n'en saura rien. Elle ne pourrait rien y changer et je ne tiens pas à la faire souffrir davantage, seul son sourire restera en moi jusqu'à la fin.

Je sors de la pharmacie, il est maintenant l'heure de se rendre comme à mon habitude au café du coin, surtout n'éveiller aucun soupçon, que personne ne se rende compte de ce qui va se produire cette nuit. Je m'assoie à ma place habituelle, en face de la fenêtre où je vois défiler les passants toujours pressés, stressés et moi là à cette minute je suis calme, zen, cela n'était plus arrivé depuis des années. Je commande un café bien serré. Le serveur connaît mes habitudes. Il m'apporte le journal. Nous échangeons des banalités, sur le temps qu'il fait. La superficialité de notre relation ne l'a jamais perturbée, pour lui c'est son business, faire que le client revienne. Et il est très doué, fort sympathique. Il se retire. J'ouvre le journal, des horreurs, des massacres, de l'injustice, tel est le lot de notre monde. Pourquoi voudrait-on rester vivre ici, quand on sait que c'est perdu d'avance, qu'à chaque minute, nous risquons d'être fauché par un chauffard, être victime d'un attentat, d'un fou sanguinolent, d'une prise d'otage, …. Non à quoi bon ? Ma décision est la bonne je le sais, c'est ma seule issue, mais ce choix doit rester privé, j'irai seule décrocher les étoiles, chercher mon ailleurs et fêter ma disparition par ce lundi d'hiver. Je n'ai plus de doute. Je règle ma consommation, un pourboire plus élevé que d'habitude, comme si je compensais mon départ, un signe, le remarquera-t-il ? Je sors du café. Je l'observe, non il ne voit rien, tant mieux, un dernier signe de la main et me voilà partie.

Je me dirige vers le bureau. Je dois boucler mon dossier. Une importante affaire qui devrait faire gagner de l'argent à l'entreprise. Cette société de consommation que je rejette, où l'argent fait sa loi, où les sentiments et la personnalité, n'a pas sa place. Etre un numéro parmi tant d'autres, être un pion sur l'échiquier. Pourquoi ? Pour qui ? Je m'installe à mon bureau, allume l'ordinateur, consulte mes mails, mon patron qui me rappelle que le dossier doit être bouclé avant midi. Il le sera. Plus qu'une note à saisir, que la secrétaire a gentiment posée sur mon bureau. Je relis, il ne manque rien. J'ouvre le dossier, je vérifie un à un tous les rapports, tout y est, l'entreprise va pouvoir signer son contrat et s'enrichir, tout ça pour en arriver aux futurs licenciements du personnel, c'est ça ma mission. Rendre un dossier et faire le constat que des personnes sont payées à ne rien faire… Quel bel honneur ! Je remets le dossier en ordre et le boucle définitivement. Un collègue s'approche et me dit « pause café ? » « non merci je viens d'arriver » Il repart. J'ai envie de rester seule, avant cette réunion qui scellera le destin de tous ces employés. Je suis devant cet écran, à la fois connectée au monde entier et aussi seule au monde. Mon esprit s'égare, je pense à tous ses passants que j'ai croisés, ses personnes qui ont empruntées le même chemin. Ces passants qui trouvent encore la force et le courage de continuer la route. Soudain un bip sur l'ordinateur me réveille, sonnerie me rappelant l'approche de la fatidique réunion, ce dernier rassemblement, un soulagement plus jamais cette lourde tâche à accomplir. Je me lève et d'un pas décidé rejoint le lieu de la rencontre.

Le patron est déjà là, tout le conseil est réuni. J'expose mon travail aux yeux de tous. Des félicitations fusent de partout, une analyse parfaite. Ce projet fait l'unanimité du conseil, si ce n'est que j'y suis formellement contre. Mais je dois me taire, je ne suis pas payer pour faire dans le social, je dois faire faire des profits à l'entreprise, j'ai même droit à une augmentation. Que demander de plus, n'est-ce pas. Je vous sens vous lecteurs, dépassés, pourquoi moi qui semble avoir une vie bien rangée, un travail où je remporte les félicitations de mes supérieurs, une augmentation, voudrais-je brutalement cesser le chemin. Un caprice ? De la lâcheté, un amour déçu ? Un itinéraire d'enfant gâtée, et je vous dirais peut-être ? Mais à cette heure, tout ce que vous pourriez dire serait vain. Chacun son vécu, chacun son courage, chacun sa force. Moi je n'en ai plus, me mentir c'est au-dessus de mes forces. Je serre des mains, je sors de cette salle de conférence et je retourne à mon bureau, il est midi.

Comme à mon habitude, je descends à la brasserie du bas et je commande le plat du jour, une omelette paysanne, je n'ai pas très faim et je touche à peine à l'assiette. Un client à la table juste à côté ose un : « vous ne finissez pas ? » « Non, vous le voulez ? » « Je ne dirai pas non » Je lui tends, et il me remercie. Je le regarde manger, un homme de carrure importante, un rugbyman sans doute. Je lui souris. Je demande l'addition, et je retourne travailler.

La journée se poursuit normalement, au calme. Peu de travail, je règle les dernières paperasses en retard. Le téléphone sonne. C'est mon psy. Il annule le rendez-vous de demain et me demande si jeudi je serais libre. Je lui réponds oui. A ma voix, il décèle une hésitation dans ma réponse et me demande si tout va bien ? Je lui dis de ne pas s'en faire, que je ne peux pas trop parler pour le moment et je raccroche sans plus de ménagement. C'est un brave homme, la cinquantaine, toujours à l'écoute, soucieux de ses patients. Il est reconnu dans toute la ville, un des meilleurs psychiatres et pourtant, il ne saura pas lui non plus. Il est l'heure de rentrer. Je prépare mes affaires, je range bien mon bureau. Plus un papier ne traîne. C'est ce qu'on appelle dans le jargon britannique le « desk clean », une convention pour la sécurité. Ne rien laisser traîner. De peur que de vilains pirates d'information ne dérobent les infos capitales et top secrètes de l'entreprise. D'ailleurs si vous faites une erreur sur une note, il ne faut surtout pas la jeter à la poubelle, trop incertain, s'ils venaient à la trouver et à en faire un usage illicite, non il faut l'avaler …. C'est barbare comme système vous ne trouvez pas, et pourtant c'est la dernière trouvaille de l'entreprise pour stimuler ses employés, et faire du rendement, ils n'ont que ce mot à la bouche à croire que l'argent est la seule chose importante sur Terre. Ca leur servira à quoi quand tout sera fini, d'avoir amasser tout un tas d'argent, s'ils n'ont même pas le temps pour leur famille et pour en profiter. Je suis en colère contre ce monde mercantile et ce soir je serai apaisée enfin et tous ces mots n'auront plus aucune emprise sur moi, je serai libre.

Je sors du bureau. Un vague au revoir aux collègues, de toute manière tout le monde se connaît en surface, mais il ne faut pas aller chercher bien loin, la superficialité est de mise ici. Ils sont pourtant sympathiques, ils offrent le café, de temps en temps, des chocolatines le matin, des pots pour fêter des augmentations, ou des futurs mariages, des naissances ou même des divorces. On a eu le cas le mois dernier de Simon qui fêtait son divorce où il avait réussi à rejeter tous les torts à son ex-femme. Un pauvre type, qui de plus est dans la ligne de mire du PDG qui compte le licencier, mais il ne le sait pas encore. La concierge était la plus humaine de toute. Je discute souvent avec elle, elle connaît tout sur tout le monde. Elle aime parler, elle en a besoin. Je sais écouter donc c'est avec plaisir que je l'entendais me raconter les affaires sulfureuses de la belle Amandine ou encore les déboires d'Alexandre le fils de Pierrette. Mais ce soir je n'ai pas vraiment le cœur à l'écouter, il se fait tard, je suis pressée de rentrer.

Je suis sortie. Il faisait presque nuit, le froid me brûle les mains, ces satanés gants, je les ai laissés à la maison. Les décorations de Noël. Les rues sont remplies de passants rugissant comme dans une fourmilière. On me bouscule, je ne dis rien. A quoi bon, un homme pressé n'a pas le temps de s'excuser et lui en faire perdre pour lui faire la remarque le rendra plus agressif encore et plus énervé. Me voilà enfin dans ma rue, mon immeuble est là devant moi. Dans mon sac, le sachet de la pharmacie.

Soudain, l'homme de ce matin, l'ange réapparaît. Je le reconnais tout de suite. Son regard à nouveau me transperce. Qui est-il ? M'a-t-il suivie ? Je m'avance vers lui et lui dis : « que faites-vous encore ici ? Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? » « Beaucoup de questions, je vous y répondrai si vous m'invitiez à rentrer ? » « Et pourquoi le ferai-je ? » « Vous voulez des réponses oui ou non ? » « Pas chez moi alors ! Allons dans un endroit moins désert, vous me faites peur » « et moi j'ai peur pour vous, la peur est un sentiment humain, mais soit allons dans ce bistrot et parlons » Je le suis sans un mot. Dans ma tête, les questions raisonnent, dois-je vraiment le suivre ? Il me retarde.

On arrive enfin au bistrot. On s'assoit. Il commande un quart Perrier, je commande une desperado après ma dure journée je peux bien me le permettre. Je le vois faire la moue et dire au serveur de m'apporter de l'eau minérale. Je proteste, mais je n'obtiens pas gain de cause. Comme je le maudis cet homme qui veut me dicter ma conduite, il n'en a pas le droit, mais si je veux mes réponses, il faut que j'accepte le marché. Notre commande arrive. Il me regarde toujours sans rien dire. Je m'impatiente et fais un geste pour partir. Il me retient la main. « Ne partez pas ! » « A quoi bon rester, vous ne parlez pas et vous me faites perdre mon temps » « En êtes-vous certaine ? » « Oui ! » « Je crois que non pourtant, mais je vais abréger vos questions, je ne vous veux aucun mal, je vous observe depuis quelques temps et je sais ce que vous avez l'intention de faire et je ne peux me résoudre à l'accepter ! » « Vous ne savez rien de moi, et je ne vous dois rien … je ne vous demande qu'une chose laissez moi tranquille » « vous ne comprenez pas, je sais qui vous êtes, je connais tout de votre vie, de vos habitudes, de ce qui vous tourmente, vous blesse, je suis là pour vous aider à continuer la route, votre route » « vous êtes qui ? mimi Mathy, vous regardez trop la télé, on ne peut pas sauver tout le monde, je ne sais par quel moyen vous connaissez ma vie, mais ma décision est prise et quoique vous puissiez dire, cela ne changera rien ! » « Merci pour la comparaison, et je n'ai pas la télévision, mais ceci n'est pas vraiment le sujet de notre entretien, il s'agit de vous. De ce que vous avez dans l'idée de réaliser ce soir ! » « Comment pouvez-vous le savoir ? Personne ne le sait !! » « Peu importe le comment, je le sais c'est tout et ce n'est pas votre issue ! » « Et pourtant cela sera et vous ne pourrez indéfiniment me retenir ici » « je ne remets pas en cause vos raisons, je sais que la vie ne vous a pas épargnée mais la route est encore longue de longues errances vont suivre pour que vous puissiez trouver la route vers le bonheur, et je sais que malgré tout votre plan calculé, votre route ne s'achèvera pas ce soir ! » « Laissez-moi en rire alors … je vous abandonne, merci pour le verre que vous m'avez si gentiment refusé. Je vous laisse régler l'addition … Adieu » Je me lève et je pars en courant à mon immeuble. Il n'a pas bougé, il est resté assis à la table, serein.

Cette entrevue me laisse perplexe, comment a-t-il pu deviner mon dessein, sait-il lire dans les pensées ? Non ce n'est pas possible ? Je ne peux pas y croire … Et puis j'ai autre chose à faire désormais. Je mets la clé dans la serrure. L'appartement est désert et en ordre. Il faut dire, j'ai fait le grand ménage ce week-end, j'ai tout prévu, tout mis en ordre. Je referme la porte à double tour. Et je m'installe à mon bureau. Je dépose le sac de la pharmacie et je prends mon plus beau papier à lettre. Il est temps maintenant de mettre sur papier les derniers adieux pour les personnes qui auront comptées pour moi et qui me portent dans leur cœur.

Je sors ma plus belle plume. Je réfléchis. C'est une lettre difficile à écrire. On ne peut pas avoir idée. Je veux leur dire qu'ils ne sont en rien responsables de mon choix irrévocable mais que je les aime. Les mots ne viennent pas. Pourtant je ne peux pas partir sans laisser de mot, les laisser culpabiliser. Il faut que je fasse un effort. Mais dans ma tête raisonne les paroles de cet homme. Tout est flou. Après tout je ne suis pas à la minute, je vais me servir un verre et les mots viendront ensuite. J'ouvre le bar, il est rempli, j'ai tout prévu. Je me sers un vers de Gin, un glaçon et un zeste de citron. Un dernier plaisir. Après tout je n'ai aucun remord. Pourquoi devrais-je en avoir ? Je retourne à ma lettre.

« Chers parents, amis, chers à mon cœur, ce soir je laisse ces derniers mots en guise de témoignage de l'amour que vous m'avez porté et que je vous porte. Il y a des choix à faire et vivre ainsi je ne peux plus. J'ai écouté tous vos conseils, j'ai suivi maintes thérapies, pris des traitements, essayer en vain d'exorciser tout le mal qui me ronge. Mais ce soir j'ai décidé de partir ce n'est pas contre vous, mais contre moi, contre ces fantômes que je n'arrive plus à abattre. Ces choses que vous n'avez jamais sues que je vous ai épargnées. Je sais que ce n'est pas l'attitude que vous voudriez que j'adopte, mais cette fuite, c'est la mienne et ma seule issue pour enfin être libérée. Ma vie était sur un fil et vous étiez le seul fil qui me retenait, mais je ne veux plus vous imposer cette rude tâche que de me soutenir, je ne veux plus être un poids pour personne ici. J'avais un travail, un salaire honorable et vous étiez fiers de moi, vous m'aimiez pour moi et pour les moments de joie que je vous apportais de temps à autres. Mais la fin arrive, le passé est ce qu'il a été mais il est trop présent, le futur est un mot bien trop incertain. Le bonheur me fait peur, alors je le fuis de peur de ne le perdre, sous mes apparences solides se cachait une fragilité que peu d'entre vous ont pu apercevoir. Cette fragilité est insurmontable dans ce monde de requins dans lequel nous vivons. Je pars car je ne sais plus vivre, je n'ai plus de route. Je veux que vous vous réjouissiez pour moi, que vous soyez heureux et que vous trouviez la voie, la clé que je n'ai sues trouver. Ne versez pas de larme, car là je me sens bien. J'ai réglé tous les détails de successions, tout est prévu, j'ai ouvert un compte au nom de Grégory toi mon frère pour que tu puisses profiter de cet argent. Je n'ai pas beaucoup de biens et vous vous partagerez comme bon vous semble. Je vais terminer cette lettre en vous disant que je vous aime et que je serai toujours là dans votre cœur …Et si le doute vous guette abattez-le »

Enfin cette lettre finie. Je n'ai pas pu dire tout ce que je voulais dire, mais l'essentiel y est. Je le sais. Le téléphone sonne. Je ne veux pas répondre. Il est temps que je m'éclipse. Il est temps que je décroche les étoiles que je rejoigne mon ailleurs. La sonnerie retentit toujours, je débranche le téléphone, personne ne viendra plus déranger ma destinée. Je sors de la poche les médicaments, et je m'installe à la table apéritif la bouteille de Gin à peine entamée. Trois tubes ornent désormais la table. Je prends mon temps. J'ai tout le temps maintenant. J'ai tout mis en ordre, je suis calme et apaisée, enfin je vais pouvoir cesser de penser, enfin je vais oublier, enfin ne plus avoir peur, enfin cesser de pleurer dans la nuit, fini les cauchemars, fini la crainte de l'Autre, la peur du regard, le sentiment de culpabilité, enfin la fin de cette vie maudite où mes seuls actes honorables furent de tout bien mettre en ordre avant de partir. J'ai appliqué le desk clean dans ma vie. Et de moi il ne restera plus que cette lettre. Plus que ces mots et je deviendrai une étoile qui veillera sur les gens que j'aime. Je commence à avaler quelques comprimés, tout en me servant un verre. Je sens le poison de ce cocktail s'insinuer dans mes veines. Je suis bien. Encore quelques comprimés et c'est bon. J'avale tout d'un coup, et je reprends un verre. Mes pensées s'éloignent, tout tourne. Ca va vite. La sonnette de la porte retentit. Je ne peux de toute manière plus me relever. Il est trop tard et puis je n'attends personne, plus que Joe Black pour me montrer la voie vers cet au-delà. Je commence à m'endormir. Je n'entends plus rien.

Soudain, je me réveille, une chambre blanche, un masque sur la figure, des machines autour de moi. J'ouvre les yeux, la lumière me fait mal. Assis près de moi, l'homme du bistrot, l'ange. Il est là. Il me dit tout bas : « je te l'avais bien dit que tu serais toujours là ta route n'est pas finie » Ma famille est là aussi, mes amis. Je suis toujours là, sans trop savoir pourquoi. Les médecins déambulent autour de moi, vérifient les machines. Ils veulent comprendre le pourquoi ?

Tout ce que je sais c'est que je suis encore là, et que malgré tout ça, j'ai envie d'être là. Etre passée si près de la mort volontairement pour avoir de nouveau l'envie de vivre. Je ne le comprends pas mais je sais que je n'ai pluss envie de partir, si je suis là c'est que mon corps et mon esprit ont voulu que je reste tellement fort que je me dois pour eux de rester et de me battre encore. Je ne sais pas qui est cet homme et quel rôle il a exactement dans mon film, mais il était là.

J'ai appris plus tard que mon voisin avait appelé les pompiers pour défoncer ma porte, car il avait reçu un coup de fil anonyme lui disant que je n'étais pas bien. J'ai peu à peu repris le goût à la vie et sans pour autant avoir trouvé la clé j'ai su m'entourer pour essayer de vivre mieux ….