Sur le fil ...(ou l'équilibriste)
"Quand la vie vous fait mal"
Un à un mes pas me guident vers ce paradis blanc où tout semble si calme. Sur le fil, je garde l'équilibre. Ma vie défile, les images en noir et blanc, des ombres, des absences, du rouge, du sang. Je regarde ce film que doucement j'ai réalisé, dont la fin se profile. Une fin sans drame. La colorisation était un projet latent, faute de budget, seul le noir a persisté, l'ombre a régné en maître jusqu'à ce jour. J'ai décidé d'un coup d'un seul à me replonger dans ses douloureux souvenirs, il fallait avancer et moi j'ai reculé, le passé a rejailli, les heures, les jours, les mois, les années occultés, tout y est.
Me voilà à la porte du paradis, un bilan négatif en tête, soudain je croise un ange, pas celui que l'on imagine, avec l'auréole et les ailes déployées, non une personne comme vous et moi. Il m'observe, mais pourquoi me regarde-t-il ? Pourquoi s'intéresse-t-il à moi, je vais mourir ce soir je le sais, je l'ai décidé. Je n'ai pas de temps à lui consacrer, je dois régler mes dernières volontés et préparer mon départ vers cet au-delà. Il reste là. Je veux qu'il parte, qu'il cesse de m'espionner. Il se rapproche de moi, ne dit pas un mot, son regard me transperce. Que me veut-il ? Je n'ai rien à lui donner, je ne veux rien de lui, c'est fini mon film est prêt, il n'a pas de rôle à jouer.
Il prend la parole : « ton chemin n'est pas terminé » et il s'en va. Qu'en sait-il ? Il ne connaît rien de moi et il se permet de me dire que mon projet est inachevé. Qu'il pense bien ce qu'il veut, tout est terminé, les figurants sont partis, les acteurs sont encore loin et mon budget est épuisé. Il ne sait rien, encore un fou. Pourtant ses paroles raisonnent en moi, pourquoi m'a-t-il dit ça ? Le connais-je ? Non ! Mais à quoi bon se poser cette question, il est tard et j'ai encore du travail avant la fin de la journée.
Je sors de chez moi, je goûte une dernière fois à la brise qui me caresse le visage. Un sentiment agréable, le poids du passé que j'ai fini par regarder en face, commence à s'alléger, ce soir je ne ressentirai plus jamais cette peur, cette angoisse, je serai enfin bien. J'entre dans la pharmacie du coin de la rue. La pharmacienne me sourit, un sourire magnifique, et me demande ce qu'il me faut. J'hésite, ai-je envie que ce soit elle qui me délivre le poison tant convoité. Son regard si doux, son air si calme. Elle est si belle, je ne l'avais jamais remarquée auparavant. Je me décide finalement à sortir l'ordonnance. En regardant la feuille que je lui tends, elle ose un : « vous ne vous sentez pas bien ? » « Juste un passage à vide ne vous en faites pas, bientôt je serai bien très bientôt ! » Elle alla au fond du magasin chercher mon cocktail de médicament délivré par un médecin bienveillant. Je restais là au comptoir, d'autres clients rentraient, ils s'impatientaient. Je souriais de les voir, de les imaginer de la haut, libérée de ce poids du quotidien et de la course contre la montre. La jolie pharmacienne revient avec mes médicaments, et se permit un « respectez bien la posologie, des mélanges peuvent être dangereux » Je fis oui de la tête, mais si elle savait mes intentions. Elle n'en saura rien. Elle ne pourrait rien y changer et je ne tiens pas à la faire souffrir davantage, seul son sourire restera en moi jusqu'à la fin.
Je sors de la pharmacie, il est maintenant l'heure de se rendre comme à mon habitude au café du coin, surtout n'éveiller aucun soupçon, que personne ne se rende compte de ce qui va se produire cette nuit. Je m'assoie à ma place habituelle, en face de la fenêtre où je vois défiler les passants toujours pressés, stressés et moi là à cette minute je suis calme, zen, cela n'était plus arrivé depuis des années. Je commande un café bien serré. Le serveur connaît mes habitudes. Il m'apporte le journal. Nous échangeons des banalités, sur le temps qu'il fait. La superficialité de notre relation ne l'a jamais perturbée, pour lui c'est son business, faire que le client revienne. Et il est très doué, fort sympathique. Il se retire. J'ouvre le journal, des horreurs, des massacres, de l'injustice, tel est le lot de notre monde. Pourquoi voudrait-on rester vivre ici, quand on sait que c'est perdu d'avance, qu'à chaque minute, nous risquons d'être fauché par un chauffard, être victime d'un attentat, d'un fou sanguinolent, d'une prise d'otage, …. Non à quoi bon ? Ma décision est la bonne je le sais, c'est ma seule issue, mais ce choix doit rester privé, j'irai seule décrocher les étoiles, chercher mon ailleurs et fêter ma disparition par ce lundi d'hiver. Je n'ai plus de doute. Je règle ma consommation, un pourboire plus élevé que d'habitude, comme si je compensais mon départ, un signe, le remarquera-t-il ? Je sors du café. Je l'observe, non il ne voit rien, tant mieux, un dernier signe de la main et me voilà partie.
Je me dirige vers le bureau. Je dois boucler mon dossier. Une importante affaire qui devrait faire gagner de l'argent à l'entreprise. Cette société de consommation que je rejette, où l'argent fait sa loi, où les sentiments et la personnalité, n'a pas sa place. Etre un numéro parmi tant d'autres, être un pion sur l'échiquier. Pourquoi ? Pour qui ? Je m'installe à mon bureau, allume l'ordinateur, consulte mes mails, mon patron qui me rappelle que le dossier doit être bouclé avant midi. Il le sera. Plus qu'une note à saisir, que la secrétaire a gentiment posée sur mon bureau. Je relis, il ne manque rien. J'ouvre le dossier, je vérifie un à un tous les rapports, tout y est, l'entreprise va pouvoir signer son contrat et s'enrichir, tout ça pour en arriver aux futurs licenciements du personnel, c'est ça ma mission. Rendre un dossier et faire le constat que des personnes sont payées à ne rien faire… Quel bel honneur ! Je remets le dossier en ordre et le boucle définitivement. Un collègue s'approche et me dit « pause café ? » « non merci je viens d'arriver » Il repart. J'ai envie de rester seule, avant cette réunion qui scellera le destin de tous ces employés. Je suis devant cet écran, à la fois connectée au monde entier et aussi seule au monde. Mon esprit s'égare, je pense à tous ses passants que j'ai croisés, ses personnes qui ont empruntées le même chemin. Ces passants qui trouvent encore la force et le courage de continuer la route. Soudain un bip sur l'ordinateur me réveille, sonnerie me rappelant l'approche de la fatidique réunion, ce dernier rassemblement, un soulagement plus jamais cette lourde tâche à accomplir. Je me lève et d'un pas décidé rejoint le lieu de la rencontre.
Le patron est déjà là, tout le conseil est réuni. J'expose mon travail aux yeux de tous. Des félicitations fusent de partout, une analyse parfaite. Ce projet fait l'unanimité du conseil, si ce n'est que j'y suis formellement contre. Mais je dois me taire, je ne suis pas payer pour faire dans le social, je dois faire faire des profits à l'entreprise, j'ai même droit à une augmentation. Que demander de plus, n'est-ce pas. Je vous sens vous lecteurs, dépassés, pourquoi moi qui semble avoir une vie bien rangée, un travail où je remporte les félicitations de mes supérieurs, une augmentation, voudrais-je brutalement cesser le chemin. Un caprice ? De la lâcheté, un amour déçu ? Un itinéraire d'enfant gâtée, et je vous dirais peut-être ? Mais à cette heure, tout ce que vous pourriez dire serait vain. Chacun son vécu, chacun son courage, chacun sa force. Moi je n'en ai plus, me mentir c'est au-dessus de mes forces. Je serre des mains, je sors de cette salle de conférence et je retourne à mon bureau, il est midi.
Comme à mon habitude, je descends à la brasserie du bas et je commande le plat du jour, une omelette paysanne, je n'ai pas très faim et je touche à peine à l'assiette. Un client à la table juste à côté ose un : « vous ne finissez pas ? » « Non, vous le voulez ? » « Je ne dirai pas non » Je lui tends, et il me remercie. Je le regarde manger, un homme de carrure importante, un rugbyman sans doute. Je lui souris. Je demande l'addition, et je retourne travailler.
La journée se poursuit normalement, au calme. Peu de travail, je règle les dernières paperasses en retard. Le téléphone sonne. C'est mon psy. Il annule le rendez-vous de demain et me demande si jeudi je serais libre. Je lui réponds oui. A ma voix, il décèle une hésitation dans ma réponse et me demande si tout va bien ? Je lui dis de ne pas s'en faire, que je ne peux pas trop parler pour le moment et je raccroche sans plus de ménagement. C'est un brave homme, la cinquantaine, toujours à l'écoute, soucieux de ses patients. Il est reconnu dans toute la ville, un des meilleurs psychiatres et pourtant, il ne saura pas lui non plus. Il est l'heure de rentrer. Je prépare mes affaires, je range bien mon bureau. Plus un papier ne traîne. C'est ce qu'on appelle dans le jargon britannique le « desk clean », une convention pour la sécurité. Ne rien laisser traîner. De peur que de vilains pirates d'information ne dérobent les infos capitales et top secrètes de l'entreprise. D'ailleurs si vous faites une erreur sur une note, il ne faut surtout pas la jeter à la poubelle, trop incertain, s'ils venaient à la trouver et à en faire un usage illicite, non il faut l'avaler …. C'est barbare comme système vous ne trouvez pas, et pourtant c'est la dernière trouvaille de l'entreprise pour stimuler ses employés, et faire du rendement, ils n'ont que ce mot à la bouche à croire que l'argent est la seule chose importante sur Terre. Ca leur servira à quoi quand tout sera fini, d'avoir amasser tout un tas d'argent, s'ils n'ont même pas le temps pour leur famille et pour en profiter. Je suis en colère contre ce monde mercantile et ce soir je serai apaisée enfin et tous ces mots n'auront plus aucune emprise sur moi, je serai libre.
Je sors du bureau. Un vague au revoir aux collègues, de toute manière tout le monde se connaît en surface, mais il ne faut pas aller chercher bien loin, la superficialité est de mise ici. Ils sont pourtant sympathiques, ils offrent le café, de temps en temps, des chocolatines le matin, des pots pour fêter des augmentations, ou des futurs mariages, des naissances ou même des divorces. On a eu le cas le mois dernier de Simon qui fêtait son divorce où il avait réussi à rejeter tous les torts à son ex-femme. Un pauvre type, qui de plus est dans la ligne de mire du PDG qui compte le licencier, mais il ne le sait pas encore. La concierge était la plus humaine de toute. Je discute souvent avec elle, elle connaît tout sur tout le monde. Elle aime parler, elle en a besoin. Je sais écouter donc c'est avec plaisir que je l'entendais me raconter les affaires sulfureuses de la belle Amandine ou encore les déboires d'Alexandre le fils de Pierrette. Mais ce soir je n'ai pas vraiment le cœur à l'écouter, il se fait tard, je suis pressée de rentrer.
Je suis sortie. Il faisait presque nuit, le froid me brûle les mains, ces satanés gants, je les ai laissés à la maison. Les décorations de Noël. Les rues sont remplies de passants rugissant comme dans une fourmilière. On me bouscule, je ne dis rien. A quoi bon, un homme pressé n'a pas le temps de s'excuser et lui en faire perdre pour lui faire la remarque le rendra plus agressif encore et plus énervé. Me voilà enfin dans ma rue, mon immeuble est là devant moi. Dans mon sac, le sachet de la pharmacie.
Soudain, l'homme de ce matin, l'ange réapparaît. Je le reconnais tout de suite. Son regard à nouveau me transperce. Qui est-il ? M'a-t-il suivie ? Je m'avance vers lui et lui dis : « que faites-vous encore ici ? Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? » « Beaucoup de questions, je vous y répondrai si vous m'invitiez à rentrer ? » « Et pourquoi le ferai-je ? » « Vous voulez des réponses oui ou non ? » « Pas chez moi alors ! Allons dans un endroit moins désert, vous me faites peur » « et moi j'ai peur pour vous, la peur est un sentiment humain, mais soit allons dans ce bistrot et parlons » Je le suis sans un mot. Dans ma tête, les questions raisonnent, dois-je vraiment le suivre ? Il me retarde.
On arrive enfin au bistrot. On s'assoit. Il commande un quart Perrier, je commande une desperado après ma dure journée je peux bien me le permettre. Je le vois faire la moue et dire au serveur de m'apporter de l'eau minérale. Je proteste, mais je n'obtiens pas gain de cause. Comme je le maudis cet homme qui veut me dicter ma conduite, il n'en a pas le droit, mais si je veux mes réponses, il faut que j'accepte le marché. Notre commande arrive. Il me regarde toujours sans rien dire. Je m'impatiente et fais un geste pour partir. Il me retient la main. « Ne partez pas ! » « A quoi bon rester, vous ne parlez pas et vous me faites perdre mon temps » « En êtes-vous certaine ? » « Oui ! » « Je crois que non pourtant, mais je vais abréger vos questions, je ne vous veux aucun mal, je vous observe depuis quelques temps et je sais ce que vous avez l'intention de faire et je ne peux me résoudre à l'accepter ! » « Vous ne savez rien de moi, et je ne vous dois rien … je ne vous demande qu'une chose laissez moi tranquille » « vous ne comprenez pas, je sais qui vous êtes, je connais tout de votre vie, de vos habitudes, de ce qui vous tourmente, vous blesse, je suis là pour vous aider à continuer la route, votre route » « vous êtes qui ? mimi Mathy, vous regardez trop la télé, on ne peut pas sauver tout le monde, je ne sais par quel moyen vous connaissez ma vie, mais ma décision est prise et quoique vous puissiez dire, cela ne changera rien ! » « Merci pour la comparaison, et je n'ai pas la télévision, mais ceci n'est pas vraiment le sujet de notre entretien, il s'agit de vous. De ce que vous avez dans l'idée de réaliser ce soir ! » « Comment pouvez-vous le savoir ? Personne ne le sait !! » « Peu importe le comment, je le sais c'est tout et ce n'est pas votre issue ! » « Et pourtant cela sera et vous ne pourrez indéfiniment me retenir ici » « je ne remets pas en cause vos raisons, je sais que la vie ne vous a pas épargnée mais la route est encore longue de longues errances vont suivre pour que vous puissiez trouver la route vers le bonheur, et je sais que malgré tout votre plan calculé, votre route ne s'achèvera pas ce soir ! » « Laissez-moi en rire alors … je vous abandonne, merci pour le verre que vous m'avez si gentiment refusé. Je vous laisse régler l'addition … Adieu » Je me lève et je pars en courant à mon immeuble. Il n'a pas bougé, il est resté assis à la table, serein.
Cette entrevue me laisse perplexe, comment a-t-il pu deviner mon dessein, sait-il lire dans les pensées ? Non ce n'est pas possible ? Je ne peux pas y croire … Et puis j'ai autre chose à faire désormais. Je mets la clé dans la serrure. L'appartement est désert et en ordre. Il faut dire, j'ai fait le grand ménage ce week-end, j'ai tout prévu, tout mis en ordre. Je referme la porte à double tour. Et je m'installe à mon bureau. Je dépose le sac de la pharmacie et je prends mon plus beau papier à lettre. Il est temps maintenant de mettre sur papier les derniers adieux pour les personnes qui auront comptées pour moi et qui me portent dans leur cœur.
Je sors ma plus belle plume. Je réfléchis. C'est une lettre difficile à écrire. On ne peut pas avoir idée. Je veux leur dire qu'ils ne sont en rien responsables de mon choix irrévocable mais que je les aime. Les mots ne viennent pas. Pourtant je ne peux pas partir sans laisser de mot, les laisser culpabiliser. Il faut que je fasse un effort. Mais dans ma tête raisonne les paroles de cet homme. Tout est flou. Après tout je ne suis pas à la minute, je vais me servir un verre et les mots viendront ensuite. J'ouvre le bar, il est rempli, j'ai tout prévu. Je me sers un vers de Gin, un glaçon et un zeste de citron. Un dernier plaisir. Après tout je n'ai aucun remord. Pourquoi devrais-je en avoir ? Je retourne à ma lettre.
« Chers parents, amis, chers à mon cœur, ce soir je laisse ces derniers mots en guise de témoignage de l'amour que vous m'avez porté et que je vous porte. Il y a des choix à faire et vivre ainsi je ne peux plus. J'ai écouté tous vos conseils, j'ai suivi maintes thérapies, pris des traitements, essayer en vain d'exorciser tout le mal qui me ronge. Mais ce soir j'ai décidé de partir ce n'est pas contre vous, mais contre moi, contre ces fantômes que je n'arrive plus à abattre. Ces choses que vous n'avez jamais sues que je vous ai épargnées. Je sais que ce n'est pas l'attitude que vous voudriez que j'adopte, mais cette fuite, c'est la mienne et ma seule issue pour enfin être libérée. Ma vie était sur un fil et vous étiez le seul fil qui me retenait, mais je ne veux plus vous imposer cette rude tâche que de me soutenir, je ne veux plus être un poids pour personne ici. J'avais un travail, un salaire honorable et vous étiez fiers de moi, vous m'aimiez pour moi et pour les moments de joie que je vous apportais de temps à autres. Mais la fin arrive, le passé est ce qu'il a été mais il est trop présent, le futur est un mot bien trop incertain. Le bonheur me fait peur, alors je le fuis de peur de ne le perdre, sous mes apparences solides se cachait une fragilité que peu d'entre vous ont pu apercevoir. Cette fragilité est insurmontable dans ce monde de requins dans lequel nous vivons. Je pars car je ne sais plus vivre, je n'ai plus de route. Je veux que vous vous réjouissiez pour moi, que vous soyez heureux et que vous trouviez la voie, la clé que je n'ai sues trouver. Ne versez pas de larme, car là je me sens bien. J'ai réglé tous les détails de successions, tout est prévu, j'ai ouvert un compte au nom de Grégory toi mon frère pour que tu puisses profiter de cet argent. Je n'ai pas beaucoup de biens et vous vous partagerez comme bon vous semble. Je vais terminer cette lettre en vous disant que je vous aime et que je serai toujours là dans votre cœur …Et si le doute vous guette abattez-le »
Enfin cette lettre finie. Je n'ai pas pu dire tout ce que je voulais dire, mais l'essentiel y est. Je le sais. Le téléphone sonne. Je ne veux pas répondre. Il est temps que je m'éclipse. Il est temps que je décroche les étoiles que je rejoigne mon ailleurs. La sonnerie retentit toujours, je débranche le téléphone, personne ne viendra plus déranger ma destinée. Je sors de la poche les médicaments, et je m'installe à la table apéritif la bouteille de Gin à peine entamée. Trois tubes ornent désormais la table. Je prends mon temps. J'ai tout le temps maintenant. J'ai tout mis en ordre, je suis calme et apaisée, enfin je vais pouvoir cesser de penser, enfin je vais oublier, enfin ne plus avoir peur, enfin cesser de pleurer dans la nuit, fini les cauchemars, fini la crainte de l'Autre, la peur du regard, le sentiment de culpabilité, enfin la fin de cette vie maudite où mes seuls actes honorables furent de tout bien mettre en ordre avant de partir. J'ai appliqué le desk clean dans ma vie. Et de moi il ne restera plus que cette lettre. Plus que ces mots et je deviendrai une étoile qui veillera sur les gens que j'aime. Je commence à avaler quelques comprimés, tout en me servant un verre. Je sens le poison de ce cocktail s'insinuer dans mes veines. Je suis bien. Encore quelques comprimés et c'est bon. J'avale tout d'un coup, et je reprends un verre. Mes pensées s'éloignent, tout tourne. Ca va vite. La sonnette de la porte retentit. Je ne peux de toute manière plus me relever. Il est trop tard et puis je n'attends personne, plus que Joe Black pour me montrer la voie vers cet au-delà. Je commence à m'endormir. Je n'entends plus rien.
Soudain, je me réveille, une chambre blanche, un masque sur la figure, des machines autour de moi. J'ouvre les yeux, la lumière me fait mal. Assis près de moi, l'homme du bistrot, l'ange. Il est là. Il me dit tout bas : « je te l'avais bien dit que tu serais toujours là ta route n'est pas finie » Ma famille est là aussi, mes amis. Je suis toujours là, sans trop savoir pourquoi. Les médecins déambulent autour de moi, vérifient les machines. Ils veulent comprendre le pourquoi ?
Tout ce que je sais c'est que je suis encore là, et que malgré tout ça, j'ai envie d'être là. Etre passée si près de la mort volontairement pour avoir de nouveau l'envie de vivre. Je ne le comprends pas mais je sais que je n'ai pluss envie de partir, si je suis là c'est que mon corps et mon esprit ont voulu que je reste tellement fort que je me dois pour eux de rester et de me battre encore. Je ne sais pas qui est cet homme et quel rôle il a exactement dans mon film, mais il était là.
J'ai appris plus tard que mon voisin avait appelé les pompiers pour défoncer ma porte, car il avait reçu un coup de fil anonyme lui disant que je n'étais pas bien. J'ai peu à peu repris le goût à la vie et sans pour autant avoir trouvé la clé j'ai su m'entourer pour essayer de vivre mieux ….
Un à un mes pas me guident vers ce paradis blanc où tout semble si calme. Sur le fil, je garde l'équilibre. Ma vie défile, les images en noir et blanc, des ombres, des absences, du rouge, du sang. Je regarde ce film que doucement j'ai réalisé, dont la fin se profile. Une fin sans drame. La colorisation était un projet latent, faute de budget, seul le noir a persisté, l'ombre a régné en maître jusqu'à ce jour. J'ai décidé d'un coup d'un seul à me replonger dans ses douloureux souvenirs, il fallait avancer et moi j'ai reculé, le passé a rejailli, les heures, les jours, les mois, les années occultés, tout y est.
Me voilà à la porte du paradis, un bilan négatif en tête, soudain je croise un ange, pas celui que l'on imagine, avec l'auréole et les ailes déployées, non une personne comme vous et moi. Il m'observe, mais pourquoi me regarde-t-il ? Pourquoi s'intéresse-t-il à moi, je vais mourir ce soir je le sais, je l'ai décidé. Je n'ai pas de temps à lui consacrer, je dois régler mes dernières volontés et préparer mon départ vers cet au-delà. Il reste là. Je veux qu'il parte, qu'il cesse de m'espionner. Il se rapproche de moi, ne dit pas un mot, son regard me transperce. Que me veut-il ? Je n'ai rien à lui donner, je ne veux rien de lui, c'est fini mon film est prêt, il n'a pas de rôle à jouer.
Il prend la parole : « ton chemin n'est pas terminé » et il s'en va. Qu'en sait-il ? Il ne connaît rien de moi et il se permet de me dire que mon projet est inachevé. Qu'il pense bien ce qu'il veut, tout est terminé, les figurants sont partis, les acteurs sont encore loin et mon budget est épuisé. Il ne sait rien, encore un fou. Pourtant ses paroles raisonnent en moi, pourquoi m'a-t-il dit ça ? Le connais-je ? Non ! Mais à quoi bon se poser cette question, il est tard et j'ai encore du travail avant la fin de la journée.
Je sors de chez moi, je goûte une dernière fois à la brise qui me caresse le visage. Un sentiment agréable, le poids du passé que j'ai fini par regarder en face, commence à s'alléger, ce soir je ne ressentirai plus jamais cette peur, cette angoisse, je serai enfin bien. J'entre dans la pharmacie du coin de la rue. La pharmacienne me sourit, un sourire magnifique, et me demande ce qu'il me faut. J'hésite, ai-je envie que ce soit elle qui me délivre le poison tant convoité. Son regard si doux, son air si calme. Elle est si belle, je ne l'avais jamais remarquée auparavant. Je me décide finalement à sortir l'ordonnance. En regardant la feuille que je lui tends, elle ose un : « vous ne vous sentez pas bien ? » « Juste un passage à vide ne vous en faites pas, bientôt je serai bien très bientôt ! » Elle alla au fond du magasin chercher mon cocktail de médicament délivré par un médecin bienveillant. Je restais là au comptoir, d'autres clients rentraient, ils s'impatientaient. Je souriais de les voir, de les imaginer de la haut, libérée de ce poids du quotidien et de la course contre la montre. La jolie pharmacienne revient avec mes médicaments, et se permit un « respectez bien la posologie, des mélanges peuvent être dangereux » Je fis oui de la tête, mais si elle savait mes intentions. Elle n'en saura rien. Elle ne pourrait rien y changer et je ne tiens pas à la faire souffrir davantage, seul son sourire restera en moi jusqu'à la fin.
Je sors de la pharmacie, il est maintenant l'heure de se rendre comme à mon habitude au café du coin, surtout n'éveiller aucun soupçon, que personne ne se rende compte de ce qui va se produire cette nuit. Je m'assoie à ma place habituelle, en face de la fenêtre où je vois défiler les passants toujours pressés, stressés et moi là à cette minute je suis calme, zen, cela n'était plus arrivé depuis des années. Je commande un café bien serré. Le serveur connaît mes habitudes. Il m'apporte le journal. Nous échangeons des banalités, sur le temps qu'il fait. La superficialité de notre relation ne l'a jamais perturbée, pour lui c'est son business, faire que le client revienne. Et il est très doué, fort sympathique. Il se retire. J'ouvre le journal, des horreurs, des massacres, de l'injustice, tel est le lot de notre monde. Pourquoi voudrait-on rester vivre ici, quand on sait que c'est perdu d'avance, qu'à chaque minute, nous risquons d'être fauché par un chauffard, être victime d'un attentat, d'un fou sanguinolent, d'une prise d'otage, …. Non à quoi bon ? Ma décision est la bonne je le sais, c'est ma seule issue, mais ce choix doit rester privé, j'irai seule décrocher les étoiles, chercher mon ailleurs et fêter ma disparition par ce lundi d'hiver. Je n'ai plus de doute. Je règle ma consommation, un pourboire plus élevé que d'habitude, comme si je compensais mon départ, un signe, le remarquera-t-il ? Je sors du café. Je l'observe, non il ne voit rien, tant mieux, un dernier signe de la main et me voilà partie.
Je me dirige vers le bureau. Je dois boucler mon dossier. Une importante affaire qui devrait faire gagner de l'argent à l'entreprise. Cette société de consommation que je rejette, où l'argent fait sa loi, où les sentiments et la personnalité, n'a pas sa place. Etre un numéro parmi tant d'autres, être un pion sur l'échiquier. Pourquoi ? Pour qui ? Je m'installe à mon bureau, allume l'ordinateur, consulte mes mails, mon patron qui me rappelle que le dossier doit être bouclé avant midi. Il le sera. Plus qu'une note à saisir, que la secrétaire a gentiment posée sur mon bureau. Je relis, il ne manque rien. J'ouvre le dossier, je vérifie un à un tous les rapports, tout y est, l'entreprise va pouvoir signer son contrat et s'enrichir, tout ça pour en arriver aux futurs licenciements du personnel, c'est ça ma mission. Rendre un dossier et faire le constat que des personnes sont payées à ne rien faire… Quel bel honneur ! Je remets le dossier en ordre et le boucle définitivement. Un collègue s'approche et me dit « pause café ? » « non merci je viens d'arriver » Il repart. J'ai envie de rester seule, avant cette réunion qui scellera le destin de tous ces employés. Je suis devant cet écran, à la fois connectée au monde entier et aussi seule au monde. Mon esprit s'égare, je pense à tous ses passants que j'ai croisés, ses personnes qui ont empruntées le même chemin. Ces passants qui trouvent encore la force et le courage de continuer la route. Soudain un bip sur l'ordinateur me réveille, sonnerie me rappelant l'approche de la fatidique réunion, ce dernier rassemblement, un soulagement plus jamais cette lourde tâche à accomplir. Je me lève et d'un pas décidé rejoint le lieu de la rencontre.
Le patron est déjà là, tout le conseil est réuni. J'expose mon travail aux yeux de tous. Des félicitations fusent de partout, une analyse parfaite. Ce projet fait l'unanimité du conseil, si ce n'est que j'y suis formellement contre. Mais je dois me taire, je ne suis pas payer pour faire dans le social, je dois faire faire des profits à l'entreprise, j'ai même droit à une augmentation. Que demander de plus, n'est-ce pas. Je vous sens vous lecteurs, dépassés, pourquoi moi qui semble avoir une vie bien rangée, un travail où je remporte les félicitations de mes supérieurs, une augmentation, voudrais-je brutalement cesser le chemin. Un caprice ? De la lâcheté, un amour déçu ? Un itinéraire d'enfant gâtée, et je vous dirais peut-être ? Mais à cette heure, tout ce que vous pourriez dire serait vain. Chacun son vécu, chacun son courage, chacun sa force. Moi je n'en ai plus, me mentir c'est au-dessus de mes forces. Je serre des mains, je sors de cette salle de conférence et je retourne à mon bureau, il est midi.
Comme à mon habitude, je descends à la brasserie du bas et je commande le plat du jour, une omelette paysanne, je n'ai pas très faim et je touche à peine à l'assiette. Un client à la table juste à côté ose un : « vous ne finissez pas ? » « Non, vous le voulez ? » « Je ne dirai pas non » Je lui tends, et il me remercie. Je le regarde manger, un homme de carrure importante, un rugbyman sans doute. Je lui souris. Je demande l'addition, et je retourne travailler.
La journée se poursuit normalement, au calme. Peu de travail, je règle les dernières paperasses en retard. Le téléphone sonne. C'est mon psy. Il annule le rendez-vous de demain et me demande si jeudi je serais libre. Je lui réponds oui. A ma voix, il décèle une hésitation dans ma réponse et me demande si tout va bien ? Je lui dis de ne pas s'en faire, que je ne peux pas trop parler pour le moment et je raccroche sans plus de ménagement. C'est un brave homme, la cinquantaine, toujours à l'écoute, soucieux de ses patients. Il est reconnu dans toute la ville, un des meilleurs psychiatres et pourtant, il ne saura pas lui non plus. Il est l'heure de rentrer. Je prépare mes affaires, je range bien mon bureau. Plus un papier ne traîne. C'est ce qu'on appelle dans le jargon britannique le « desk clean », une convention pour la sécurité. Ne rien laisser traîner. De peur que de vilains pirates d'information ne dérobent les infos capitales et top secrètes de l'entreprise. D'ailleurs si vous faites une erreur sur une note, il ne faut surtout pas la jeter à la poubelle, trop incertain, s'ils venaient à la trouver et à en faire un usage illicite, non il faut l'avaler …. C'est barbare comme système vous ne trouvez pas, et pourtant c'est la dernière trouvaille de l'entreprise pour stimuler ses employés, et faire du rendement, ils n'ont que ce mot à la bouche à croire que l'argent est la seule chose importante sur Terre. Ca leur servira à quoi quand tout sera fini, d'avoir amasser tout un tas d'argent, s'ils n'ont même pas le temps pour leur famille et pour en profiter. Je suis en colère contre ce monde mercantile et ce soir je serai apaisée enfin et tous ces mots n'auront plus aucune emprise sur moi, je serai libre.
Je sors du bureau. Un vague au revoir aux collègues, de toute manière tout le monde se connaît en surface, mais il ne faut pas aller chercher bien loin, la superficialité est de mise ici. Ils sont pourtant sympathiques, ils offrent le café, de temps en temps, des chocolatines le matin, des pots pour fêter des augmentations, ou des futurs mariages, des naissances ou même des divorces. On a eu le cas le mois dernier de Simon qui fêtait son divorce où il avait réussi à rejeter tous les torts à son ex-femme. Un pauvre type, qui de plus est dans la ligne de mire du PDG qui compte le licencier, mais il ne le sait pas encore. La concierge était la plus humaine de toute. Je discute souvent avec elle, elle connaît tout sur tout le monde. Elle aime parler, elle en a besoin. Je sais écouter donc c'est avec plaisir que je l'entendais me raconter les affaires sulfureuses de la belle Amandine ou encore les déboires d'Alexandre le fils de Pierrette. Mais ce soir je n'ai pas vraiment le cœur à l'écouter, il se fait tard, je suis pressée de rentrer.
Je suis sortie. Il faisait presque nuit, le froid me brûle les mains, ces satanés gants, je les ai laissés à la maison. Les décorations de Noël. Les rues sont remplies de passants rugissant comme dans une fourmilière. On me bouscule, je ne dis rien. A quoi bon, un homme pressé n'a pas le temps de s'excuser et lui en faire perdre pour lui faire la remarque le rendra plus agressif encore et plus énervé. Me voilà enfin dans ma rue, mon immeuble est là devant moi. Dans mon sac, le sachet de la pharmacie.
Soudain, l'homme de ce matin, l'ange réapparaît. Je le reconnais tout de suite. Son regard à nouveau me transperce. Qui est-il ? M'a-t-il suivie ? Je m'avance vers lui et lui dis : « que faites-vous encore ici ? Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? » « Beaucoup de questions, je vous y répondrai si vous m'invitiez à rentrer ? » « Et pourquoi le ferai-je ? » « Vous voulez des réponses oui ou non ? » « Pas chez moi alors ! Allons dans un endroit moins désert, vous me faites peur » « et moi j'ai peur pour vous, la peur est un sentiment humain, mais soit allons dans ce bistrot et parlons » Je le suis sans un mot. Dans ma tête, les questions raisonnent, dois-je vraiment le suivre ? Il me retarde.
On arrive enfin au bistrot. On s'assoit. Il commande un quart Perrier, je commande une desperado après ma dure journée je peux bien me le permettre. Je le vois faire la moue et dire au serveur de m'apporter de l'eau minérale. Je proteste, mais je n'obtiens pas gain de cause. Comme je le maudis cet homme qui veut me dicter ma conduite, il n'en a pas le droit, mais si je veux mes réponses, il faut que j'accepte le marché. Notre commande arrive. Il me regarde toujours sans rien dire. Je m'impatiente et fais un geste pour partir. Il me retient la main. « Ne partez pas ! » « A quoi bon rester, vous ne parlez pas et vous me faites perdre mon temps » « En êtes-vous certaine ? » « Oui ! » « Je crois que non pourtant, mais je vais abréger vos questions, je ne vous veux aucun mal, je vous observe depuis quelques temps et je sais ce que vous avez l'intention de faire et je ne peux me résoudre à l'accepter ! » « Vous ne savez rien de moi, et je ne vous dois rien … je ne vous demande qu'une chose laissez moi tranquille » « vous ne comprenez pas, je sais qui vous êtes, je connais tout de votre vie, de vos habitudes, de ce qui vous tourmente, vous blesse, je suis là pour vous aider à continuer la route, votre route » « vous êtes qui ? mimi Mathy, vous regardez trop la télé, on ne peut pas sauver tout le monde, je ne sais par quel moyen vous connaissez ma vie, mais ma décision est prise et quoique vous puissiez dire, cela ne changera rien ! » « Merci pour la comparaison, et je n'ai pas la télévision, mais ceci n'est pas vraiment le sujet de notre entretien, il s'agit de vous. De ce que vous avez dans l'idée de réaliser ce soir ! » « Comment pouvez-vous le savoir ? Personne ne le sait !! » « Peu importe le comment, je le sais c'est tout et ce n'est pas votre issue ! » « Et pourtant cela sera et vous ne pourrez indéfiniment me retenir ici » « je ne remets pas en cause vos raisons, je sais que la vie ne vous a pas épargnée mais la route est encore longue de longues errances vont suivre pour que vous puissiez trouver la route vers le bonheur, et je sais que malgré tout votre plan calculé, votre route ne s'achèvera pas ce soir ! » « Laissez-moi en rire alors … je vous abandonne, merci pour le verre que vous m'avez si gentiment refusé. Je vous laisse régler l'addition … Adieu » Je me lève et je pars en courant à mon immeuble. Il n'a pas bougé, il est resté assis à la table, serein.
Cette entrevue me laisse perplexe, comment a-t-il pu deviner mon dessein, sait-il lire dans les pensées ? Non ce n'est pas possible ? Je ne peux pas y croire … Et puis j'ai autre chose à faire désormais. Je mets la clé dans la serrure. L'appartement est désert et en ordre. Il faut dire, j'ai fait le grand ménage ce week-end, j'ai tout prévu, tout mis en ordre. Je referme la porte à double tour. Et je m'installe à mon bureau. Je dépose le sac de la pharmacie et je prends mon plus beau papier à lettre. Il est temps maintenant de mettre sur papier les derniers adieux pour les personnes qui auront comptées pour moi et qui me portent dans leur cœur.
Je sors ma plus belle plume. Je réfléchis. C'est une lettre difficile à écrire. On ne peut pas avoir idée. Je veux leur dire qu'ils ne sont en rien responsables de mon choix irrévocable mais que je les aime. Les mots ne viennent pas. Pourtant je ne peux pas partir sans laisser de mot, les laisser culpabiliser. Il faut que je fasse un effort. Mais dans ma tête raisonne les paroles de cet homme. Tout est flou. Après tout je ne suis pas à la minute, je vais me servir un verre et les mots viendront ensuite. J'ouvre le bar, il est rempli, j'ai tout prévu. Je me sers un vers de Gin, un glaçon et un zeste de citron. Un dernier plaisir. Après tout je n'ai aucun remord. Pourquoi devrais-je en avoir ? Je retourne à ma lettre.
« Chers parents, amis, chers à mon cœur, ce soir je laisse ces derniers mots en guise de témoignage de l'amour que vous m'avez porté et que je vous porte. Il y a des choix à faire et vivre ainsi je ne peux plus. J'ai écouté tous vos conseils, j'ai suivi maintes thérapies, pris des traitements, essayer en vain d'exorciser tout le mal qui me ronge. Mais ce soir j'ai décidé de partir ce n'est pas contre vous, mais contre moi, contre ces fantômes que je n'arrive plus à abattre. Ces choses que vous n'avez jamais sues que je vous ai épargnées. Je sais que ce n'est pas l'attitude que vous voudriez que j'adopte, mais cette fuite, c'est la mienne et ma seule issue pour enfin être libérée. Ma vie était sur un fil et vous étiez le seul fil qui me retenait, mais je ne veux plus vous imposer cette rude tâche que de me soutenir, je ne veux plus être un poids pour personne ici. J'avais un travail, un salaire honorable et vous étiez fiers de moi, vous m'aimiez pour moi et pour les moments de joie que je vous apportais de temps à autres. Mais la fin arrive, le passé est ce qu'il a été mais il est trop présent, le futur est un mot bien trop incertain. Le bonheur me fait peur, alors je le fuis de peur de ne le perdre, sous mes apparences solides se cachait une fragilité que peu d'entre vous ont pu apercevoir. Cette fragilité est insurmontable dans ce monde de requins dans lequel nous vivons. Je pars car je ne sais plus vivre, je n'ai plus de route. Je veux que vous vous réjouissiez pour moi, que vous soyez heureux et que vous trouviez la voie, la clé que je n'ai sues trouver. Ne versez pas de larme, car là je me sens bien. J'ai réglé tous les détails de successions, tout est prévu, j'ai ouvert un compte au nom de Grégory toi mon frère pour que tu puisses profiter de cet argent. Je n'ai pas beaucoup de biens et vous vous partagerez comme bon vous semble. Je vais terminer cette lettre en vous disant que je vous aime et que je serai toujours là dans votre cœur …Et si le doute vous guette abattez-le »
Enfin cette lettre finie. Je n'ai pas pu dire tout ce que je voulais dire, mais l'essentiel y est. Je le sais. Le téléphone sonne. Je ne veux pas répondre. Il est temps que je m'éclipse. Il est temps que je décroche les étoiles que je rejoigne mon ailleurs. La sonnerie retentit toujours, je débranche le téléphone, personne ne viendra plus déranger ma destinée. Je sors de la poche les médicaments, et je m'installe à la table apéritif la bouteille de Gin à peine entamée. Trois tubes ornent désormais la table. Je prends mon temps. J'ai tout le temps maintenant. J'ai tout mis en ordre, je suis calme et apaisée, enfin je vais pouvoir cesser de penser, enfin je vais oublier, enfin ne plus avoir peur, enfin cesser de pleurer dans la nuit, fini les cauchemars, fini la crainte de l'Autre, la peur du regard, le sentiment de culpabilité, enfin la fin de cette vie maudite où mes seuls actes honorables furent de tout bien mettre en ordre avant de partir. J'ai appliqué le desk clean dans ma vie. Et de moi il ne restera plus que cette lettre. Plus que ces mots et je deviendrai une étoile qui veillera sur les gens que j'aime. Je commence à avaler quelques comprimés, tout en me servant un verre. Je sens le poison de ce cocktail s'insinuer dans mes veines. Je suis bien. Encore quelques comprimés et c'est bon. J'avale tout d'un coup, et je reprends un verre. Mes pensées s'éloignent, tout tourne. Ca va vite. La sonnette de la porte retentit. Je ne peux de toute manière plus me relever. Il est trop tard et puis je n'attends personne, plus que Joe Black pour me montrer la voie vers cet au-delà. Je commence à m'endormir. Je n'entends plus rien.
Soudain, je me réveille, une chambre blanche, un masque sur la figure, des machines autour de moi. J'ouvre les yeux, la lumière me fait mal. Assis près de moi, l'homme du bistrot, l'ange. Il est là. Il me dit tout bas : « je te l'avais bien dit que tu serais toujours là ta route n'est pas finie » Ma famille est là aussi, mes amis. Je suis toujours là, sans trop savoir pourquoi. Les médecins déambulent autour de moi, vérifient les machines. Ils veulent comprendre le pourquoi ?
Tout ce que je sais c'est que je suis encore là, et que malgré tout ça, j'ai envie d'être là. Etre passée si près de la mort volontairement pour avoir de nouveau l'envie de vivre. Je ne le comprends pas mais je sais que je n'ai pluss envie de partir, si je suis là c'est que mon corps et mon esprit ont voulu que je reste tellement fort que je me dois pour eux de rester et de me battre encore. Je ne sais pas qui est cet homme et quel rôle il a exactement dans mon film, mais il était là.
J'ai appris plus tard que mon voisin avait appelé les pompiers pour défoncer ma porte, car il avait reçu un coup de fil anonyme lui disant que je n'étais pas bien. J'ai peu à peu repris le goût à la vie et sans pour autant avoir trouvé la clé j'ai su m'entourer pour essayer de vivre mieux ….

1 Comments:
(...) texte qui m'a fait te découvrir... bizoo
Post a Comment
<< Home